Lu par Hector MANUEL
Hector MANUEL
Hector Manuel naît à Oullins.
Il étudie au Conservatoire régional de Strasbourg
et entre à l’École du TNB en 2012 (promotion 8).
Avec BAJOUR, il est scénographe et acteur dans Un homme qui fume c’est plus sain, joue dans À l’Ouest et sera dans l’Éclipse, et a mis en scène L’Île.
Il a joué dans Songes et Métamorphoses de Guillaume Vincent et dans Le Ciel, La Nuit et la Pierre Glorieuse de La Piccola Familia au festival d’Avignon 2016. Il joue également dans Tout le monde ne peut pas être orphelin de Jean-Christophe Meurisse et Que ma joie demeure de Jean Giono mis en scène par Clara Hédouin.
Au cinéma, il apparaît dans Oranges sanguines et dans Les Pistolets en plastiques réalisés par Jean-Christophe Meurisse.

Première fois (texte)
Kevin se réveille avec la boule au ventre. Quelle nuit de merde ! Il sort de la caravane et rejoint ses frères qui sont déjà autour de la table du petit déjeuner. Anthony et Yohan ont enfilé leurs combinaisons d’entrainement, les manches défaites, attachées à la taille. « C’est à c’t’heure qu’tu te lèves ? » « On est à la bourre » « Et fais gaffe, pas de café ce matin. Ça énerve ! »
« Mais y vont pas me lâcher ? J’le sais que j’suis à la bourre. J’suis prêt. C’est pas eux qui vont m’dire si j’suis prêt. »
Kevin est un peu nerveux. Il faut dire qu’aujourd’hui il va faire sa toute première cascade en solo. Pas sa première cascade. Sa première en solo. A six ans déjà, il faisait le « singe » dans la voiture de son père ; pour stabiliser la voiture dans le numéro de l’équilibre sur deux roues. Son père, Rolland, prenait son élan sur un petit tremplin et grâce à un habile coup de volant, il mettait la voiture sur deux roues. Kevin saluait la foule par la vitre ouverte côté passager. Ça marche toujours le coup du gamin qui sort de la voiture avec un sourire d’ange et un petit casque sur la tête. A huit ans, il pilotait la mini moto pour faire des mini-sauts de cinquante centimètres sur un tremplin rouillé qui avait déjà vu passer trois générations de « Voltigeurs Volants »
« Voltigeurs Volants » c’est le nom trouvé par son grand-père. Il dit toujours « Au volant, on est les rois de la voltige ! » Dans le cirque de ses propres parents, la voltige se faisait à cheval. Mais ça, c’était avant. Maintenant on dresse des chevaux vapeur !
Ensuite, il avait surtout servi de comparse pour les numéros de ses frères et parfois encore, de son père ; Debout sur le toit d’une voiture en marche arrière ou sautant d’une voiture à l’autre dans un numéro de duettistes mis au point par ses frères. Mais à bientôt seize ans, il était temps de montrer au public ce qu’il savait faire.
Kevin rejoint ses frères pour l’ultime répétition. Il va conduire une BMW 635 i. C’est sa voiture. Il l’a reçue en cadeau pour ses quinze ans et il s’en occupe comme il prendrait soin d’un cheval. Il en connaît toutes les parties, tous les secrets. Il a plusieurs fois démonté le moteur et la boîte de vitesses. Il la connaît intimement. Une fois « domptée », elle a reçu la livrée des Voltigeurs Volants ; peinture orange, toit blanc et une énorme étoile bleue sur le capot.
C’est avec elle qu’il a mis au point un numéro unique. Numéro qu’il va présenter pour la première fois dans quelques heures au public de Tonnay-Charente sur le parking du Super U. Il lui a fallu des heures et des heures de répétition, d’entrainement, de réglages pour le mettre au point. C’est une variante du numéro d’équilibre qu’il faisait enfant avec son père. La base est relativement simple ; il faut bloquer le différentiel et surgonfler les pneus à trois ou quatre bars. Ensuite il faut disposer d’un petit tremplin, et de beaucoup d’entrainement. Beaucoup. C’est une technique apprise par son grand-père, quand il était assistant de Jean Sunny*, dans les année soixante. Mais Kevin voulait faire mieux, faire plus. Il avait déjà vu des numéros d’équilibre à plusieurs voitures côtes à côtes ou qui se suivaient sur une route ou un circuit. Ses frères arrivaient à immobiliser leurs autos sur deux roues et repartir sur quelques mètres avant de se poser sur les quatre roues. Mais lui, voulait entrer dans l’Histoire de la cascade automobile.
Pour ce dernier entraînement qui est plutôt une sorte de répétition générale, toute la troupe découvre le parking du supermarché. Il faut repérer les poteaux d’éclairage, les zones de stockage des caddies et choisir où le public sera installé. Ça, c’est le travail des femmes ; Chantal, la mère et Vanessa, la sœur de Kevin. Elles savent choisir l’orientation par rapport au soleil, où installer les paravents pour masquer la vue aux resquilleurs, et surtout, où placer la buvette.
Le parking est plein de graviers. Tout le monde passe le balai. C’est indispensable pour la sécurité et c’est un excellent échauffement musculaire.
La répétition peut commencer ; séances de dérapages, avec une, deux et même trois voitures, équilibre à une, puis deux voitures, toutes des BMW 635 i orange avec le toit blanc et une énorme étoile bleue sur le capot. Ensuite il y a la culbute ; Kevin grimpe sur un immense escabeau de plus de deux mètres de haut qu’Anthony renverse à pleine vitesse provocant sa chute. C’est spectaculaire, mais assez facile à faire. Il faut bien sauter juste avant l’impact et se réceptionner en douceur. Il y a aussi le numéro d’évitement où la voiture de Kevin, après avoir fait un dérapage devant le public, poursuit sa route en marche arrière pour se retrouver en bout de piste et repartir aussitôt face aux BMW de ses frères qui s’élancent côte à côte face à elle. L’accident semble inévitable lorsqu’au dernier instant les deux « méchants » s’écartent pour laisser passer Kevin, puis les trois voitures dans un immense nuage de poussière exécutent un tour complet sur elles-mêmes en dérapages parfaitement synchronisés.
Les numéros suivants sont répétés « à blanc ». Le mur de feu avec Anthony au volant et Yohan agrippé sur le toit, le saut de dix mètres avec atterrissage sur des carcasses de voitures récupérées à la casse du coin et enfin leur destruction avec un « Monster truck » dans lequel dix personnes du public pourront monter. Il reste le numéro de Kevin, qui sera le clou du spectacle. Alors qu’il s’installe dans sa 635 i, son père interrompt brutalement la répétition. Il y a une panne de courant. Les groupes électrogènes ne fonctionnent plus ! Sans électricité, pas de spectacle et… pas de buvette. Mobilisation générale. Kevin est le seul membre de la famille qui a fait des études de mécanique. Il lui faut deux minutes pour identifier la panne, mais plus de trente pour réparer. Il est maintenant treize heures, il faut tout remettre en place. Manger en vitesse et se garder vingt minutes pour une mini sieste.
Quatorze heures trente. Kevin, Johan et Anthony ont revêtu leurs combinaisons de « scène » ; jambes bleues, haut blanc avec une manche rayée de rouge et l’autre bleue avec des étoiles blanches. Dans le dos, Vanessa a brodé le prénom de ses frères. « Ça fait pro ! » comme elle dit. Le public est venu en masse. Chantal a passé deux jours à faire le tour des campings et des supermarchés pour annoncer au mégaphone le nouveau spectacle des Voltigeurs Volants, avec un numéro unique, une première mondiale ! La publicité a fonctionné.
Rolland est au micro : « Mesdames et Messieurs, le spectacle exceptionnel auquel vous allez assister vous est proposé par des pilotes professionnels. Les figures qu’ils vont exécuter ont été répétées des dizaines de fois et déjà réalisées, pour certaines, plus de cents fois. Ne tentez pas de les imiter ! Vous risqueriez un accident et peut-être même la mort ! » Les haut-parleurs diffusent une musique de fête foraine saturée que le bruit des moteurs peine à couvrir.
Les numéros s’enchaînent lorsque Rolland annonce le numéro d’évitement avec les trois voitures : « Mesdames et Messieurs, Yohan, Anthony et Kevin vont tenter de réaliser devant vous une figure inédite. Retenez votre souffle car cette action va vous le couper ! » La poussière est à peine retombée que Kevin est déjà retourné au bout du parking. Le public applaudit à tout rompre.
Subitement, un murmure parcourt le public alerté par l’arrêt de la musique. Rolland hésite à annoncer le numéro ; il pense que la répétition du matin était indispensable. Il sait que son fils est bien préparé, mais il sait aussi qu’il ne connaît pas ce parking. Le numéro de Kevin n’est pas vraiment dangereux, mais il réclame beaucoup de concentration et de contrôle. Devant la confiance qu’il lit dans les yeux de son fils, il se décide. Le moteur de la BMW semble ronronner, paisiblement en bout de piste. Rolland reprend le micro : « Mesdames et Messieurs le numéro que va réaliser Kevin est une première mondiale et c’est vous les premiers au monde à le voir. Pour ce numéro, Kevin a besoin de votre silence, mais aussi d’un foulard. Qui va donner son foulard à Kevin ? C’est vous Madame, ou vous Mademoiselle, vous voulez bien lui prêter votre écharpe ? Vous peut-être ? Vous ? Ah merci. On va le poser sur cette boîte, juste devant vous. Elle est propre Mademoiselle, vous inquiétez pas. Kevin m’appelle, Qu’est-ce qu’il veut ? » « Il demande que vous veniez me rejoindre avec votre écharpe. Vous êtes d’accord ? C’est quoi votre petit nom. Sabrina. Mesdames et Messieurs, on applaudit Sabrina »
« Kevin c’est à toi ! Tu peux y aller. » « Sortez vos appareils photos et vos caméras, c’est le moment de filmer. » La BMW s’avance lentement comme un fauve qui concentre toute sa force avant la chasse. Arrivé sur le petit tremplin, Kevin donne un petit coup de volant qui fait basculer la voiture sur ses roues gauches, arrivé devant le public, à la hauteur de la boîte sur laquelle se trouve l’écharpe, il ralentit et s’arrête en maintenant la voiture en équilibre. Il lâche le volant de sa main gauche et ramasse l’écharpe tout en conservant l’équilibre grâce à sa main droite. Sabrina est à quelques centimètres de la vitre baissée. Kevin lui demande de lui bander les yeux avec l’écharpe et de reculer lentement. Elle rejoint Rolland qui demande ce que Kevin lui a dit « Il m’a demandé de lui bander les yeux. Vous vous rendez compte ? Mais y voit plus rien. C’est dingue » Le public retient ce qui lui reste de souffle et seules quelques voix d’enfants, demandant ce qu’il se passe, se font entendre.
C’est alors que Kevin redémarre, envouté par le parfum délicat de l’écharpe de Sabrina, toujours sur les roues de gauche, mais en marche arrière ! « Oui Mesdames et Messieurs vous pouvez croire ce que vos yeux voient, Kevin est en train de décrire un cercle parfait en marche arrière sur deux roues, les yeux bandés ! On n’a jamais vu pareille prouesse. C’est du pilotage artistique. Je vous demanderai de lui réserver un tonnerre d’applaudissement lorsqu’il sera revenu devant la boîte, là devant vous. » Mais le public est tellement stupéfait que personne n’ose rompre le silence et lorsqu’il arrive devant la boîte, Sabrina s’avance et lui dit « Encore un tour. Pour moi, Kevin » Grisé par la réussite de son numéro, Kevin comprend qu’il va falloir faire ce qu’il n’a jamais fait, deux tours en marche arrière, en équilibre sur deux roues, les yeux bandés. Lorsqu’il boucle enfin le second tour, la foule se déchaîne, mais lui n’entend que Sabrina qui crie « Bravo, Bravo, Bravo, Bravo ».
Quand les quatre roues de la BMW sont enfin au sol, Kevin ouvre sa portière, descend lentement et défait le nœud de l’écharpe. Il la tend à Sabrina qui se jette à son cou en lui disant « Garde-la ! Je t’en fais cadeau. Elle te portera bonheur. Bravo. Bravo. »
Le spectacle continue avec le mur du feu, les sauts et le « Monster truck », mais Kevin n’y assiste pas. Il a conduit Sabrina derrière sa caravane. Alors qu’elle l’aide maladroitement à enlever sa combinaison, elle lui glisse timidement dans l’oreille « Toi aussi, c’est ta première fois ? »
*Jean Sunny est un cascadeur français qui a importé des Etats Unis, la cascade de spectacle en France. Créateur de l’équilibre sur deux roues, il s’est rendu célèbre en parcourant de longues distances en équilibre ; La descente des Champs-Elysées, du col de la Faucille ou encore Versailles-Chartres.



