Lu par Florence DEMAY
Florence DEMAY
Auteure, metteur en scène, directrice d’acteurs et comédienne, Florence Demay en même temps que ses études de lettres modernes , a effectué une formation Théâtrale classique, puis a exploré des formes contemporaines, tant dans des lieux majeurs comme le théâtre Gyptis ou Le Toursky (Marseille), que sur des scènes plus intimes entre Marseille, Paris ou Montréal.
Née dans le quartier populaire qui lui a donné son nom : la belle de mai elle y développe des différents ateliers de réinsertion par le théâtre ou la réappropriation de la parole de manière générale notamment au sein de la prison des Baumettes.
De « plus belle la vie » à « section de recherche » en passant par « la stagiaire » ou « Caïn », elle se partage entre les plateaux de Théâtre et les fictions diverses pour enfin porter différents projets de l’écriture à la réalisation .
Conduite accompagnée (texte)
- Nous sommes à Honfleur. Magnifique port de la côte normande. Une petite voiture grise roule tranquillement sur le quai, près de la grande roue. A son bord deux femmes sont en grande discussion. Si nous étions assis à côté d’elles nous pourrions entendre ce dialogue entre Martine et sa fille Judith.
– Regarde, il y a un grand parking, je vais pouvoir te laisser le volant.
– Tu penses que je vais y arriver ?
– Oui j’en suis sûre. On a bien révisé la théorie avant de partir. Ça va aller.
– Tu sais ce que disait Einstein sur la différence entre la théorie et la pratique ? « C’est la même chose … en théorie. »
– D’accord, oublions les grandes théories et passons à l’action.
– Donc, je règle mon siège, le volant et les rétroviseurs. Je débraye, je passe la première, je jette un coup d’œil dans le rétro et j’accélère lentement tout en lâchant la pédale d’embrayage.
– Et maintenant tu refais ça en enlevant le frein à main et ça devrait aller. Va déjà en face sur la troisième place libre, en marche avant.
– Ne te moque pas de moi.
– Non pas du tout. C’est parfait. On refait ça deux ou trois fois et ensuite si tu t’en sens capable, on ira sur la route ?
– Oui. C’est pas évident de coordonner les jambes, les mains et les yeux. Mais ça va.
– Pour moi c’est bon. On se lance dans la circulation.
– Je vais où ?
– Où tu veux. Mais d’abord on pourrait aller jusqu’à l’église Sainte Catherine, il y a de la place pour se garer devant, ça fera une pause.
– J’ai peur d’appuyer trop fort sur l’accélérateur. Je vais tenter de doser sans caler.
– Fais comme sur le parking. Tu as très bien dosé sur le parking. Là, très bien. N’oublie pas ton clignotant. Parfait.
– C’est dingue toute cette circulation.
– A quinze heures, un mercredi après-midi ? C’est plutôt calme en fait.
– Moi je trouve qu’il y a du monde.
– Regarde bien dans les rétroviseurs. Anticipe ton freinage. Non pas en roues libres, c’est dangereux !
– Ah, voilà l’église. On va s’arrêter. Je vais descendre marcher un peu.
– Déjà. Mais on vient de partir.
– J’ai le mollet droit tout crispé.
– Ok mais pas trop longtemps. Je reste là le temps que tu fasses un tour de l’église.
– On peut repartir, je suis prête.
– Avant d’arriver sur la nationale, je te propose de faire un petit exercice mental. Dis-toi que quand tu conduis, tu es dans une histoire dont le décor est la rue avec les trottoirs, les maisons, les arbres, les magasins, les panneaux publicitaires… et que les autres véhicules et les piétons sont les personnages. Toi, tu es la narratrice, celle qui raconte l’histoire. Quand tu vois une personne qui attend sur le trottoir, tu te dis qu’elle va aller chercher du pain à la boulangerie que tu vois à gauche au loin, quand une moto te double, tu te dis que c’est un amoureux qui fonce voir sa belle, quand une voiture tourne devant toi sans clignotant tu te dis qu’elle est conduite par un manchot qui ne peut pas attraper le clignotant de gauche… Quand tu vois un stop, tu te dis qu’il va falloir changer de paragraphe, un feu rouge, tourner la page. La signalisation te permet de ne pas trop te laisser emporter par ton imagination. Ok ?
– Super idée. Je vais essayer. Oh le joli garçon sur le vélo ! Je vais le suivre.
– Mauvaise idée. De toute façon il s’arrête pour poster une lettre. Regarde plus loin.
– Bon d’accord. Je tourne la page. Je passe en première et en route pour l’aventure. Regarde ces arbres, on dirait un tunnel de feuilles et au bout ça monte, de tout en haut on verra toute la plaine et peut-être l’océan. J’y vais. Tu vois cette camionnette blanche, je suis sûre qu’elle y va aussi. On va dire que c’est mon éclaireur. Je vais la suivre.
– C’est un peu risqué si tu veux vraiment aller tout en haut sur la colline.
– Pourquoi ?
– Elle vient de mettre son clignotant pour aller livrer le boucher.
– Mais enfin, c’est mon histoire ou la tienne ? Je vais reprendre et aller tranquillement jusqu’au château au sommet de cette fameuse colline.
– Tu veux faire comme une coccinelle ? Aller le plus haut possible et t’envoler ?
– Tu ne crois pas si bien dire. C’est exactement ce que je compte faire.
– Ok. Pour l’instant, reste concentré sur la route.
– Je reprends. Je regarde le plus loin possible et je passe les vitesses en douceur. Je contrôle ce qui se passe dans les rétroviseurs.
– Parfait. On dirait que tu as fait ça toute ta vie.
– Ca commence à monter. Encore quelques kilomètres et on y sera. Il y a de moins en moins de boutiques, quelques enfants jouent sur les trottoirs. Je me demande ce que je fais là. Je suis peut-être une détenue qui sort de prison et qui retrouve une ville complétement changée. Ou plutôt la châtelaine qui revient de voyage et qui découvre ses sujets pleins de vie. Je vais en profiter et rouler lentement.
– Mais quelle imagination ! C’est parfait.
– On arrive au sommet. Je vais aller jusqu’au belvédère et me garer sous les platanes.
– On dirait que tu connais bien cet endroit en fait.
– Tu sais avant mon accident, je montais souvent ici. Ca me rappelle ma jeunesse. Quand je venais voir le coucher de soleil avec ton père.
– Maintenant que tu es guérie et que tu conduis comme une jeune femme, tu vas pouvoir revenir autant de fois que tu voudras, Maman.
Judith serre alors tendrement la main de sa mère, encore toute crispée sur le pommeau du levier de vitesse.
D’après une idée d’Hector Manuel



