Agathe MANUEL

Après la publication de son recueil de nouvelles « À ce bruit délicat s’ajoute une musique pénétrante », Agathe entre en classe d’hypokhâgne puis de khâgne à Louis-le-Grand. Elle met alors entre parenthèses la pratique théâtrale qu’elle menait dans la classe libre du conservatoire de Marseille. Elle sort ensuite diplômée d’un Master de littérature de l’Ecole des Hautes Études en Sciences Sociales. En parallèle de sa dernière année de master, elle commence une formation de chant lyrique, qu’elle poursuit actuellement au conservatoire Claude Debussy à Paris.

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Le soleil. Sur un pare-brise sale, le soleil est sans pitié. Chaque trace d’eau mal séchée, chaque moustique éclaté sur le verre, chaque petite fiente d’étourneau explose en une immense tache de lumière. Au sortir d’un sous-bois, c’est fatal : Le contraste est tel, que saisie par la surprise, Véronique porte la main à ses yeux. Retrouvant subitement sa liberté, le volant se met à tourner et laisse les roues reprendre les commandes. Au lieu de virer à gauche, l’Alfa Roméo de Véronique fonce droit dans un champ de tournesols. Ils sont fiers, dressés vers le ciel bleu. Entièrement bleu. Bien sûr, elle freine. De toute ses forces. Mais trop tard. La voiture est déjà propulsée en l’air, après avoir pris son élan sur une bute bordant la route. Véronique hurle, se cramponne et voit défiler autour d’elle des centaines de soleils.

Est-ce la peur ? Est-ce la sensation de voler ? Est-ce l’effet hypnotique de ces taches colorées ? Le pare-brise de l’Alfa se transforme en un écran géant sur lequel Véronique voit défiler sa vie au ralenti. La lumière crue qui lui fait face, ravive en elle le souvenir de la plage de Komi sur l’île de Chios en Grèce. La chaleur était écrasante et l’eau parvenait à peine à la rafraîchir. Elle jouait sur les galets brûlants alors que sa mère apprenait laborieusement à nager à son petit frère, loin d’un père sans cesse parti acheter des bouteilles d’un liquide mystérieux au goût de sève. Quand il rentrait, il ne marchait plus droit mais sa main tremblante offrait toujours des bonbons à sa fille. Ils avaient le même goût de sève. De leurs vies il ne partageait que ce goût, cette âpreté sucrée.  C’est ce goût camphré, surgi de son enfance qui envahit son palais au moment où le capot rouge de l’Alfa s’ouvre brutalement et fait voler le pare-brise en une multitude de diamants.

La tête de Véronique fait un violent mouvement vers la gauche. Heurte le montant de la portière. Le choc l’envoie instantanément au chevet de sa mère dont elle a tenu la main trois jours et trois nuits. Jusqu’au bout. Dans la semi-obscurité d’une chambre anonyme, peu chauffée. Elle sent l’odeur âcre de l’urine mal filtrée par les couches. Elle entend les râles qui résonnent dans les couloirs, la nuit venue. Les cris silencieux de sa mère à l’agonie.

Sa tête repart en avant. S’écrase sur le volant. Déclenche le klaxon. Elle se retrouve assise dans sa première voiture. Cheveux au vent. Une Floride décapotable, bleue marine, très élégante avec ses roues équipées de pneus à flancs blancs. Véronique découvrait à son volant, la liberté et il faut bien le dire, une certaine émancipation. C’était le temps de l’amour, le temps des copains, le temps de l’aventure qui dure toujours. « On s’en souvient », chantait Françoise Hardy. On s’en souvient. On s’en souvient.

La roue avant gauche de l’Alfa s’arrache sur une roche dissimulée par les tournesols. Le premier tonneau disperse le contenu du sac à main de Véronique dans l’habitacle; rouge à lèvres, carnets, clefs, mouchoirs volent un instant avant de se retrouver expulsés parmi les fleurs à travers les vitres détruites par le choc. Véronique comprimée par sa ceinture, se sent écrasée, et ne réalise pas que l’Alfa entame un second tour avant de se poser sur le côté droit. Elle se souvient de l’IRM qu’elle a passé l’année dernière. « Il ne faut pas bouger » disait l’opératrice. « Oui, c’est ça. Ne pas bouger. Rester bien calme et attendre. Attendre qu’on vienne me chercher. Qu’on me dise que finalement, c’est une fausse alerte. Que l’image est bonne. Oui, que l’image est bonne. Pas bouger. » Elle parvient à détacher la ceinture qui opprimait sa poitrine et une sensation de liberté la submerge ; elle se voit en robe de mariée au bras de Charles sous une pluie de pétales jaunes lancés par une assemblée joyeuse, face à un photographe souriant. Il dit : « Parfait. Merci à tous. L’image est bonne » Soudain la panique envahit Véronique « Où est Charles ? Pourquoi il n’est pas là ? Je veux voir mon mari. Il va m’aider. Il faut que je sorte ; Je dois ouvrir la porte et sortir. Vite. »

Puis elle prend conscience du silence. Après tout ce vacarme, ces déchirures de tôles, de fleurs et de terre. La surface du champ est arrachée, ouverte sur plus de trente mètres. Vu de dessus on verrait un grand espace tout jaune marqué d’une bande marron se terminant par une petite tache rouge. Dans la petite tache rouge, Véronique entend les derniers craquements de la carrosserie qui lentement se stabilise, puis des chants d’oiseaux, oui, beaucoup d’oiseaux dont les cris peinent à masquer le petit son métallique produit par la chute régulière de gouttes, derrière elle, dans la tôle pliée du coffre. Le réservoir n’a pas résisté aux chocs et se vide lentement, goutte après goutte. Etourdie par les odeurs d’essence, Véronique se voit devant sa machine à café, attendant que la dernière goutte soit allée rejoindre toutes les autres dans la tasse chaude, encore fumante. La journée va commencer : « Nous sommes lundi, donc c’est Charles qui accompagne les enfants à l’école, j’attends la femme de ménage et je pars chez mon éditeur. Je veux lui donner en main propre mon dernier manuscrit. Je vais profiter de ce beau jour de printemps pour y aller par la route. Tranquillement. » Elle revoit cette route vallonée, bucolique, bordée de prés fleuris et d’arbres croulants sous les fruits. Le ciel est parfaitement dégagé, le bleu tendre des premières heures du jour l’apaise. La route est dégagée. L’air est dégagé. Son esprit est dégagé. Elle croise en souriant un groupe de cyclistes vêtus comme s’ils participaient au Tour de France. Elle pense à ce manuscrit qu’elle va remettre à l’éditeur. Il lui a fait confiance et n’a rien voulu lire, ni même savoir de ce nouveau roman. Il va le découvrir comme un « premier lecteur ». Oui, Véronique pense à ce moment délicieux où elle partagera ce travail qui l’accompagne depuis deux ans.

Dans la tache rouge, son téléphone, coincé sous la banquette arrière, se met à vibrer, puis à sonner. Cela provoque de petites étincelles, suffisantes pour provoquer une formidable explosion qui détruit tout autour d’elle. L’Alfa Romeo, le manuscrit, Véronique et quelques tournesols sont propulsés en mille éclats.

A l’autre bout du champ, l’arrosage automatique se met en route sur des tournesols fièrement tournés vers le ciel bleu.

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