Hector  MANUEL

Hector Manuel naît à Oullins.
Il étudie au Conservatoire régional de Strasbourg et entre à l’École du TNB en 2012 (promotion 8).
Avec BAJOUR, il est scénographe et acteur dans Un homme qui fume c’est plus sain, joue dans À l’Ouest et sera dans l’Éclipse, et a mis en scène L’Île.

Il a joué dans Songes et Métamorphoses de Guillaume Vincent et dans Le Ciel, La Nuit et la Pierre Glorieuse de La Piccola Familia au festival d’Avignon 2016. Il joue également dans Tout le monde ne peut pas être orphelin de Jean-Christophe Meurisse et Que ma joie demeure de Jean Giono mis en scène par Clara Hédouin.

Au cinéma, il apparaît dans Oranges sanguines et dans Les Pistolets en plastiques réalisés par Jean-Christophe Meurisse.

Lorsque nous vivions à Bordeaux, au Square Saint Estèphe, nous allions fréquemment à Bayonne chez mon oncle et ma tante qui habitaient avenue des Arènes dans une grande maison en pierres,. Mon père, passionné de mécanique, préparait sa voiture pour ce trajet de deux heures comme si nous devions traverser la France. Il prenait toujours soin de faire le plein   la veille, près de son bureau, dans une petite station familiale où on trouvait, disait-il, le meilleur carburant de la ville. Il vérifiait les niveaux, il lavait soigneusement le pare-brise et les phares, et, seulement ensuite, nous invitait à monter à bord. Il était convaincu de la supériorité des véhicules français sur tous les autres et roulait uniquement en Citroën. La GSA X3, qui venait de sortir, était sa troisième Citroën après une DS, et une GS Club.

Il ne jurait que par le système de suspension hydropneumatique et ne comprenait pas pourquoi on construisait toujours en 1982 des voitures équipées d’amortisseurs Macpherson ou pire encore avec des lames de

ressorts.

Notre GSA X3 était bleue. Je me souviens de son épaisse moquette, bleue elle aussi, qui nous donnait la sensation de voyager dans une luxueuse berline. Je partageais avec mon petit frère et ma sœur l’espace généreux de la banquette arrière. Nous étions à la fois pressés de retrouver nos cousins et très heureux de chanter deux heures, avec notre mère, les tubes de l’époque qu’elle connaissait par cœur. Ça allait de Dorothée à Claude François sans oublier « Rock Amadour » de Gérard Blanchard dont nous ne saisissions pas toutes les paroles et que nous chantions à tue-tête, en chewing-gum. Ça avait le don d’énerver mon père. Lui, ne jurait que par Brassens, au point de porter une moustache bien fournie et fumer la  pipe en permanence ; sauf en voiture, pour ne pas graisser le parebrise.

Un jour que nous arrivions à Bayonne, au début des vacances d’automne, mon père raconta à son beau-frère le plaisir qu’il avait pris au volant de sa Citroën dont le confort et la modernité étaient déjà, selon lui, légendaire. Il ajouta que mettre deux heures et dix minutes pour un tel trajet était enfin devenu possible grâce à la vélocité de la GSA X3. Mon oncle l’écouta poliment et s’empressa de nous montrer les aménagements qu’il avait fait dans le jardin depuis notre dernière visite : un petit bassin avec des poissons

rouges énormes, qui avait remplacé un massif de rosiers infesté de

pucerons, une cabane dans le platane du fond, auquel on accédait

par une échelle de cordes, et un petit appentis où ma tante mettrait

quelques pots à l’abris aux premiers assauts de l’hiver.

La voiture de mon oncle garée le long de la maison semblait avoir toujours été là. Sa couleur jaune pâle et ses chromes un peu ternis lui donnait l’allure d’un énorme tacot. J’étais vraiment impressionné, et pour tout dire un peu effrayé. Nos parents eurent l’idée de proposer aux filles d’aller ensemble à Bordeaux passer les vacances et aux garçons de rester à Bayonne. Le soir-même la Citroën transportait mes parents, ma sœur et ma cousine vers Bordeaux alors que mon frère et moi restions une semaine au Pays-Basque avec notre cousin. Nous passâmes quelques jours merveilleux, presque tout le temps perchés dans la cabane du platane.

La voiture de mon oncle n’avait pas bougé d’un pouce durant tout le séjour et elle m’impressionnait tellement que j’hésitais à m’en approcher. Le dernier soir, avant de partir pour Bordeaux, je pris mon courage à deux mains pour me glisser derrière elle afin voir de quelle marque elle pouvait bien être. Ce

n’était ni une Citroën, ni une Peugeot, ni une Simca, ni une Renault,

ni une Talbot. Elle portait un nom Espagnol : Mercedes ! L’Espagne

n’était qu’à quelques kilomètres et j’imaginais mon oncle franchissant les Pyrénées à pied pour aller acheter sa grosse voiture de l’autre côté de la frontière. J’eu dès le lendemain matin l’occasion de monter à son bord pour la première fois. Je réalisai qu’une voiture de marque aussi étrange pouvait quand même être très confortable. Je me demandais comment j’allais pouvoir en parler à mon père sans le mettre en colère. Je n’eus pas le temps de dire quoi que ce soit. A peine étions nous arrivés à Bordeaux que mon petit frère s’était précipité vers notre père en criant « Elle est super la Mercedes de Tonton ! » « Qu’est-ce que tu racontes ? » répondit mon père qui se tourna vers mon oncle pour lui demander : « Et combien de temps elle met, la Mercedes, pour faire Bayonne Bordeaux ? » « Une heure et quarante-cinq minutes. Environ » répondit tranquillement mon oncle. Mon père blêmit et proposa de passer au salon pour prendre l’apéritif.

Allait-on en rester là ? Quelques semaines après cet affront fait par son insolent beau-frère, mon père nous annonça qu’il allait tenter de battre ce record improbable en nous conduisant à Bayonne en moins d’une heure et quarante-cinq minutes. Il décida de faire chauffer le moteur dix minutes avant le départ pour s’assurer dès les premiers kilomètres d’une performance optimale de son bolide. Il avait décidé de partir tôt le matin afin d’éviter la circulation à la sortie de Bordeaux. Elle n’était pas très importante un dimanche matin, mais le défi justifiait de prendre toutes les précautions. Tout juste arrivé sur la nouvelle autoroute A 63, mon père écrasa l’accélérateur

jusqu’à ce que le compteur affiche « 130 ». Il faut dire que ce

compteur était incroyable. Le nombre indiquant la vitesse apparaissait comme par magie dans un halo orange derrière une loupe traversée par une ligne verticale noire.

Mon père était très concentré pour conserver cette vitesse et il était bien aidé par le silence qui régnait dans l’habitacle ; Ma mère, terrorisée, n’arrivait pas à chanter, ma petite sœur s’était endormie avant de sortir de Bordeaux, seuls mon frère et moi étions fascinés par l’exploit que mon père était en train d’accomplir, avec la complicité de sa magnifique automobile bleue, et de ses fils.
Je regardais le compteur à gauche du volant monobranche et mon frère avait les yeux fixés sur la pendule, à droite, inquiet de voir les minutes s’écouler par dizaines avec une lenteur surprenante.

« Deux heures et trois minutes » Le verdict était tombé alors que nous franchissions le portail, avenue des Arènes de Bayonne. Fallait-il informer mon oncle de cet échec, alors qu’aucune compétition n’était engagée officiellement entre le valeureux « citroëniste » et le renégat qui roulait dans une voiture espagnole, massive, mais manifestement très rapide ? Il fut convenu entre nous de ne rien dire et d’attendre le prochain trajet pour se mesurer encore plus sérieusement au record. Le soir même, à peine étions nous repartis que mon père déclara que la lumière venait de se faire dans son cerveau et qu’on allait bien voir ce qu’on allait voir. Nous avions mis deux heures et trois minutes pour faire la route de Bordeaux à Bayonne, mais mon oncle et sa fameuse Mercedes eux, avait mis une heure et quarante-cinq minutes pour aller de Bayonne à Bordeaux. C’est peut-être presque pareil, mais c’est différent : au retour, les montées se transforment en descentes et vice-versa. Et c’est ce que nous allions démontrer malgré la tombée de la nuit, aidés par l’éclairage merveilleux de la GSA X3 ! Deux heures et deux minutes plus tard nous arrivions Square Saint Estèphe. Une minute de gagnée, c’était bien, mais pas assez !

Mon père décréta que nous allions devoir mettre au point un plan d’action. Ma mère dit que c’était une folie et qu’il fallait immédiatement laisser tomber avant qu’un accident arrive. Ma petite sœur s’était endormie et mon frère et moi commencions à douter des capacités de la Citroën GSA X3 à battre le bolide espagnol. Bref le moral des troupes n’était pas au plus haut. Mon père dit fièrement que c’était une question d’honneur et qu’on ne pouvait pas se laisser humilier par mon oncle au volant de sa grosse allemande. Il en allait de l’honneur des GSA, de Citroën, de la France !

Sur le coup je ne compris pas ce que je venais d’entendre. « Sa grosse allemande » ? Je demandais donc à mon père pourquoi il avait dit que la Mercedes de Tonton était une grosse allemande. Il me répondit que de toute façon une bonne voiture était une voiture française de marque Citroën et que les autres, espagnoles, allemandes, italiennes ou américaines n’étaient que des tas de ferrailles sans intérêt. Je n’étais guère avancé et c’est dans les pages « noms propres » du Petit Larousse que j’eu la confirmation que les Mercedes étaient bien allemandes et que la marque existait même depuis 1902 ! Il était peut-être temps de me renseigner par moi-même sur l’Histoire des automobiles et pas seulement sur celle de la marque aux chevrons si chère à mon père.

Le week-end suivant, nous étions à nouveau invités à Bayonne. Comme on fêtait la communion de ma cousine, nous allions être nombreux à table. Excellente occasion de faire briller publiquement la supériorité technologique de Citroën. Mon père la prépara comme jamais. Il démonta les bougies pour les nettoyer et limer les électrodes, il surgonfla les pneus pour diminuer les frottements. Il se fit même prêter un chronomètre pour mesurer son futur record à la seconde près.

C’est peu dire que le trajet parut durer une éternité. Il régnât dans la voiture une tension inhabituelle. Ma mère ne lâcha pas une seconde la poignée de sa portière tandis que sa main gauche se cramponnait à la ceinture de sécurité. Fidèle à son poste, mon frère encourageait mon père en comptant les minutes, tandis que je ne quittais pas le compteur kilométrique orange de l’œil. Il me sembla même voir apparaître le nombre « 160 » dans une descente, mais je me gardais bien de réagir de peur d’effrayer encore plus ma mère. Ma petite sœur, quant à elle, dormait, tranquillement, appuyée sur mon épaule.

Ce fût encore un échec. Une heure et cinquante-six minutes. On avait gagné cinq minutes. Seulement. Il en restait six pour battre le record. Mon père était hors de lui. Il fallut toute la délicatesse de ma mère pour le convaincre de ne pas faire de scandale, ou tout au moins pas tout de suite…

C’est durant le repas que ça a éclaté. La conversation tournait autour du BAB et des avantages que présentait cette nouvelle voie. Mon père était convaincu que « BAB » signifiait « de Bayonne à Bordeaux » et mon oncle disait que ces trois lettres étaient en réalité les abréviations de Bayonne, Anglet et Biarritz ! On se tourna vers le père de ma tante qui avait été directeur, sur la fin de son exploitation en 1965, de la ligne de tramway BAB sur le tracé de laquelle la route avait été construite. Il confirma bien que le « A » signifiait Anglet et ajouta en souriant que le tram n’était jamais allé jusqu’à Bordeaux. Mon père s’engouffra dans la brèche qui venait de s’ouvrir pour demander combien de temps aurait mis le tramway pour aller jusqu’à Bordeaux. Mon oncle répondit ; « En tramway je ne sais pas mais avec ma grosse auto de 1971, lourde et vieille, on ne met qu’une heure et quarante-cinq minute pour aller de Bayonne à Bordeaux. Môssieur ! » « Moi, je mets une heure cinquante-six avec ma GSA X3 toute neuve pour aller de chez moi

à chez toi et avec ta vieille teutonne tu mets onze minutes de moins. Tu es un menteur. Parfaitement, je te le dis en face, tu es un menteur ! » Un silence de mort régnait sur l’assemblée. Mon oncle le rompit par un grand éclat de rire. En écho, les femmes lui répondirent en poussant de petits cris à peine étouffés, mais les hommes semblaient très inquiets de la réaction de mon père, quant à nous, les enfants, nous savions qu’il pouvait se mettre vraiment en colère quand son « honneur » était en jeu. Nous étions donc en apnée, prêts à voir des éclairs se former entre les beaux-frères. Mon oncle reprit : « C’est toi qui veux faire la course, toi le passionné d’automobiles, d’automobiles françaises surtout, mais pour ça il faudrait d’abord fixer les règles. Moi, je quitte Bayonne en arrivant sur l’autoroute et j’entre à Bordeaux en quittant cette même autoroute. En roulant tranquillement il me faut une heure et quarante-cinq minutes. Evidement si tu rajoutes les dix kilomètres de ville ça prend plus de temps. Mais moi je n’aime pas compter ce temps qui dépend de l’heure, de la circulation. C’est sur l’autoroute que commence le voyage ! Et puis avec ma vieille allemande comme tu dis, il ne faut pas être pressé. » « Je savais que tu étais un tricheur. Tu te moques de moi. C’est pas

joli, joli. Tu devrais avoir honte.» Il sortit dans le jardin pour se calmer en fumant sa pipe. Quand il rentra, enfin apaisé, mon oncle lui demanda si il accepterait de lui faire essayer sa GSA X3, tellement extraordinaire. Mon père lui dit alors « Une voiture c’est comme une pipe, ça ne se prête pas ! »

Il fut convenu ce jour-là de ne plus jamais parler de voiture en famille !

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