Charlie DUPONT

Charlie Dupont est un acteur belge né à Tournai dont on ne résume pas la carrière en quelques lignes. On l’a vu à la télévision dans Hard, ou plus récemment dans La faute à Rousseau. Au cinéma dans Il était une fois, une fois de Christian Merret Palmair dans lequel il est un « Serge » à l’accent bruxellois à couper au couteau, dans des rôles plus graves comme dans Un Petit Boulot de Pascal Chaumeil (nomination du meilleur second rôle au Magritte du cinéma) et pour ses rôles plus récents dans Brillantissime de Michèle Laroque, Convoi exceptionnel de Bertrand Blier, Tokyo Shaking d’Olivier Peyon et le génial Coupez ! de Michel Hazanavicius. Au théâtre il a joué récemment dans : Maris et Femmes de Woody Allen,  Hard, Les Émotifs anonymes et Le Canard à l’orange et aux côtés de son épouse Tania Garbarski dans Tuyauterie ou En attendant Bojangles.
Il est aussi passionné d’automobiles.

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Bernard est en panne au bord de la route, ou plutôt c’est sa voiture qui est en panne. Un bruit suspect suivi de hoquètements répétés ont eu raison de sa confiance. Car Bernard était vraiment confiant en quittant son garage deux heures plus tôt. Tout avait été inspecté avec soin sur ce moteur qui ce matin encore semblait tourner comme une horloge suisse. Le grand jour était enfin arrivé. Cette nouvelle auto sur laquelle il travaillait depuis plus de deux ans allait enfin prendre la route.

Il l’avait désirée depuis tant d’années ; depuis ce salon de l’auto de Paris où son père l’avait invité en 1971 pour ses dix ans. Elle trônait sur le stand Volvo dans sa belle robe rouge avec ce grand panneau lumineux en lettres de feu sur lequel était inscrit « 10 YEARS ». Elle avait exactement son âge. En dix ans, la Volvo P 1800 en avait fait tourner des têtes avec ses baguettes latérales chromées, ses feux arrière profilés et sa calandre grillagée qui semblait faire la moue. Ce coupé sportif avait marqué l’histoire de la firme suédoise, et en produisant cette auto, Volvo avait franchi un pas considérable vers la modernité, grâce en partie au style extraordinaire du fameux designer Italien, Pietro Frua. Elle avait surtout fait rêver les téléspectateurs du monde entier quand Roger Moore interprétait « The Saint » à son volant.

Mais, depuis ce jour de 1971, la seule chose qui trottait dans la tête de Bernard était le désir de la posséder. Il avait gardé de cette rencontre une multitude d’émotions enfantines qui ne demandaient qu’à faire surface.  Dans l’armoire de sa chambre d’enfant, il avait conservé une boîte en bois dans laquelle était rassemblée une documentation en suédois, quelques autocollants et surtout le négatif d’une photo prise par son père où on le voyait assis au volant de ce modèle anniversaire. Les hôtesses du stand Volvo avaient été touchées de voir un si jeune garçon fasciné par cette automobile déjà un peu démodée et pourtant si élégante. Pierre, le père de Bernard, avait utilisé son Rolleiflex pour immortaliser la scène. Depuis, la photo, maintes fois agrandie et reproduite occupait une place particulière dans la photothèque de Bernard. On ne pouvait pas la voir sur les murs de son garage, au milieu des posters et autres affiches publicitaires. Elle n’était pas classée dans l’un de ses nombreux albums. Non, elle était jalousement rangée au fond de son portefeuille, derrière sa carte d’identité.

A la fin des années 80, son père lui avait léguée sa superbe DS quand il eut cessé de la conduire. Quelle merveille ! Elle était « bleu Camargue » avec un toit blanc très élégant. La perfection de ses courbes, son confort légendaire, sa modernité insolente comblaient Bernard qui n’avait jamais osé la conduire avant qu’elle ne soit sienne. Combien d’heures a-t-il passé depuis, penché sur le moteur à trouver le réglage parfait, à ajuster au mieux les garnitures de porte et de pavillon, à régler les phares pour optimiser l’éclairage ingénieux de sa DS ? C’est ainsi que son goût pour les véhicules anciens avait commencé et qu’il eut l’idée de constituer une collection.

Une Mini Copper verte, rachetée à une voisine rejoint rapidement la DS bleue. Cette petite voiture qui semblait avoir été conçue pour se déplacer uniquement en ville était en fait une boule d’énergie prête à bondir ; elle avalait les courbes, sautillait sur les bosses. Il l’avait acheté pour Hélène, sa femme, mais la conduisait bien plus souvent qu’elle. Il ressentait à son volant le plaisir de dominer une mécanique rugissante, un châssis très réactif, une sorte de force animale. Une Anglaise entrait ainsi dans sa collection qui, avec cette seconde voiture, venait de se constituer. Dès que Bernard eut les moyens de faire construire un garage, il se mit en tête de créer une collection européenne.

C’est une Allemande qui élut domicile ensuite dans le garage de Bernard en 2000 ; onze ans après la chute du mur de Berlin, les Trabant produites en RDA étaient encore très recherchées, mais Bernard jeta son dévolu sur une NSU TT orange qui avait participé au Rallye de Monte Carlo en 1971. Elle appartenait à un collectionneur autrichien spécialisé en véhicule d’Europe de l’Est. Peu d’amateurs savaient alors que ce modèle avait inspiré les concepteurs de la fameuse Audi TT de 1998 et son prix était encore tout à fait raisonnable. Au-delà de l’anecdote, elle avait séduit Bernard par sa ligne symétrique, l’avant et l’arrière étant semblables, et sa baguette chromée qui lui donnait un air de bateau prêt à partir au large, vers un autre constructeur, vers un autre pays.

Pour l’Espagnole, les sentiments allaient l’emporter. Bernard avait un oncle originaire de Madrid, austère et fier. Il lui conseilla de chercher une Seat 1430 Sport. Affectueusement appelée « Bocanegra » par les Espagnols, cette voiture n’était pas jolie, pas fiable, peu spacieuse et très peu performante mais elle incarnait la renaissance économique de tout un pays en étant la première Seat entièrement conçue et construite en Espagne. Tout un symbole ! Il en existait encore quelques exemplaires conservés au sec par de vénérables abuelos qui n’avaient pas trop roulé et n’avaient donc pas trop défoncé les sièges. Il en trouva une préservée sous une bâche dans une grange des Bardenas. Elle embaumait le foin et le purin, mais était en parfait état. Il la bichonna de long mois pour lui donner un lustre qu’elle n’avait peut-être jamais eu, jusqu’à ce qu’elle soit digne de briller aux côtés de ses autres véhicules.

Au moment de choisir une auto italienne, il prit conscience qu’à la passion qui l’animait, il devait répondre avec force. Son goût pour les voitures originales et peu connues lui fit découvrir la Fiat 600 Multipla qui avec ses portes inversées, son look symétrique et ses six places avait l’allure d’un « mini » Combi Volkswagen. Elles étaient rares et donc chères. Une blanche de 1962 avec un toit noir lui échappa lors d’une vente à Milan. Une verte fut retirée des enchères à Bordeaux après que le commissaire-priseur eut détecté une carte grise douteuse. Il commençait à s’impatienter. Bernard la désirait vraiment et il acceptait mal qu’elle lui échappe. Il la trouva enfin en Belgique, chez une veuve, qui après avoir enterré Luigi, son époux italien, mettait en vente tout ce qui lui rappelait le défunt collectionneur. Elle était magnifique. Sa robe d’un jaune parfait se mariait avec un toit blanc qui lui donnait un air très actuel. Luigi l’avait bichonnée et avait même conservé un petit stock de pièces détachées d’origine que sa veuve avait bien volontiers cédé à Bernard. La Fiat 600 Multipla pouvait venir s’installer dans son nouveau garage. Elle devint sa compagne quotidienne. Il allait partout avec elle, trop fier d’attirer les regards incrédules de passants subjugués par son originalité.

Son garage commençait à prendre forme et chacune de ses autos avait une place spécifique. Il avait construit l’écrin qui pouvait accueillir celle qui l’avait tant ému enfant. Les cinq premières autos occupaient le pourtour du garage dégageant une place centrale réservée pour la belle Suédoise. Il fit construire une sorte d’estrade, exacte copie du podium du salon de l’auto 71 et se mit en quête de celle qu’il n’avait pas encore osé aborder. Il en trouva deux disponibles au Royaume Uni, mais la conduite inversée le contrariait. Il voulait la même que celle au volant de laquelle il s’était assis plus de cinquante ans auparavant. Il passa des annonces, visita tous les sites spécialisés, se rendit partout en l’Europe pour rencontrer des collectionneurs lors de salons et de concentration de véhicules historiques.

Le désespoir commençait à le gagner quand il reçut un message surprenant ; un Chypriote vivant à Istanbul lui annonçait qu’il souhaitait se séparer de sa Volvo P 1800 rouge, mais il y avait beaucoup de demandes et il ne pouvait la lui réserver que quelques jours. On était mardi, Bernard serait à Istanbul dès le jeudi ! Cette auto avait été achetée neuve en 1970 par l’ambassadeur de Suède à Athènes qui, lorsqu’il avait été nommé à Buenos-Aires, l’avait légué à son chauffeur ; le Chypriote. Une fois à la retraite celui-ci s’était installé à Istanbul pour rejoindre sa fille, mariée à un médecin turc. Là, il avait vite compris que la circulation stambouliote ajoutée à la consommation excessive de cette voiture en ville, allait l’empêcher de l’utiliser comme il aurait aimé le faire. Il décida donc de s’en séparer. La voiture était plutôt en bon état, la transaction fut rapide.

La Volvo fut chargée sur un cargo qui la conduisit jusqu’à Ancône en Italie, puis gagna enfin la France et le garage de Bernard sur un plateau. Avant de l’installer sur son podium Bernard allait passer deux années à lui rendre le prestige de sa jeunesse. Si la carrosserie était parfaitement conservée,
il dut patienter plusieurs mois pour que la sellerie soit remise à neuf. Le cuir des sièges avait considérablement souffert. Son restaurateur habituel avait réussi à trouver une magnifique peau crème qui donna à l’habitacle une note certaine de confort, voire de luxe. Durant tout ce temps il avait pris soin de la mécanique.

Bernard avait passé de longues soirées à faire connaissance avec elle. Freins, direction, soupapes, bougies, réseau électrique, échappement, culasse : elle n’avait plus aucun secret pour lui. Le plus compliqué dans cette laborieuse entreprise avait été de trouver un kit de carburation en bon état. Il avait été nécessaire de se rendre à Stockholm. Il en avait trouvé un, conservé dans sa boîte en carton d’origine. Ce fut la dernière pièce qu’il monta. Tous les indicateurs étaient au vert pour lancer la belle suédoise sur les routes de campagne qu’affectionnait Bernard.

C’est donc très confiant, après avoir rempli le réservoir, gonflé les pneus, nettoyé le parebrise et les rétroviseurs, qu’il sortit sa P 1800 rouge du garage. Le soleil brillait et la route était dégagée. Il baissa la vitre pour mieux entendre le son mélodieux du moteur. Le paysage défilait joyeusement et Bernard, tout à sa joie de se trouver enfin au volant de sa dernière conquête ne vit pas filer les kilomètres, ni passer le temps. Une panne survint qui le ramena à la réalité. Il est désormais cloué en pleine campagne, à deux heures de chez lui. Il ouvre le capot, voit bien que la pompe à essence a un problème ; le filtre est plein de rouille. Elle a dû remonter du fond du réservoir. Mais que faire sans outils, loin de toute habitation, sur cette route de campagne où personne ne passe. Il se résout à demander de l’aide. Il allume son vieux Nokia 3310 et compose le numéro de sa femme, Hélène. Hélène ne répond pas. Hélène ne répondra pas. Il y a longtemps qu’Hélène est partie. Partie avec le voisin. Un collectionneur de vélos.

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