François ROSTAIN

Comédien, maître d’armes diplômé d’État, chorégraphe de combats, il enseigne l’escrime et le combat de spectacle au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de 1987 à 2022.
Depuis 1986 il chorégraphie les combats à la Comédie-Française, avec les metteurs en scène les plus prestigieux. L’Opéra a fait également appel à ses services, en particulier le Châtelet, l’Opéra Comique et San Francisco Opera.
Au cinéma il a été dirigé par Woody Allen dans Midnight in Paris ou Antoine Barraud pour Madeleine Collins (Père de Virginie Efira) Plus d’infos sur les films et pièces où il a joué : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Rostain

Il anime la célèbre salle « La Salle d’Armes où il enseigne l’art du combat, du duel, de l’illusion.
https://lasalledarmes.com/

Nuit noire. Seule une lumière émise par la torche d’un smartphone brille sur le parking de la résidence. Deux silhouettes s’approchent d’une BMW X6 sombre. La lampe éclaire maintenant l’habitacle, tandis que l’une des silhouettes passe sous la voiture. Le moteur se met en route, les portières avant s’ouvrent, les deux ombres se glissent à l’intérieur du véhicule, claquent les portes et démarrent en trombe. Il a fallu deux minutes et vingt secondes à ces deux voleurs pour s’emparer de leur précieux butin. Ils doivent le livrer à Barcelone avant midi. Six heures de route depuis Bordeaux, c’est jouable. Surtout ne pas se faire flasher. Rester le plus discret possible. « Efficace, mais discret » C’est la devise du patron. On ne discute pas avec Pedro. On lui obéit.

Il y a très peu de circulation sur l’autoroute faiblement éclairée par une pleine lune presque rousse. Les quelques camions qui font la route de l’Espagne vers l’Italie roulent sagement sur la voie de droite. Seules quelques rares bourrasques de burle viennent perturber des conditions idéales. C’est dans ce calme relatif, cette sérénité approximative que le plus âgé, le chef, s’exprima en premier :

– Alors, ça t’a plu ?

– Deux minutes vingt pour tirer une X6 c’est vraiment trop fort !

– Tu oublies le temps qu’il m’a fallu pour neutraliser le portail et pour le refermer… discrètement. Lui répondit son comparse.

– Ouais tu parles. Avec une télécommande, tu trouves ça difficile ?

– Une télécommande qu’il a fallu programmer après deux jours de planque dans le coin. Ouais, je trouve ça difficile.

– Bon ça va. Moi je trouve que ça a été facile.

– Trop facile peut-être. Je me souviens qu’à mes débuts c’était autrement plus compliqué de « tirer une caisse », comme tu dis. Maintenant c’est technologique, informatique. Avant c’était artisanal, voire artistique. Ouvrir une 911 avec un ceintre et la faire démarrer avec deux pinces et un tournevis, ça exigeait du doigté, de l’élégance. Surtout que ce genre de bagnole, tu devais la livrer nickel. Pas question de la rayer ou de casser une poignée. A la rigueur, il fallait un peu brusquer le neiman, mais j’en avais toujours un stock d’avance avec des clefs neuves. Au cas où. C’est en partie pour ça que je m’étais spécialisé dans les Porsche. Mais surtout, y avait un marché pour l’occasion… disons « bon marché ». J’avais un pote qui faisait les cartes grises plus vraies que nature. T’aurais vu ça. C’était du boulot d’orfèvre. Il était cher, mais hyper pro. Bon maintenant les Porsche, c’est comme les autres. N’importe quel imbécile avec le matos informatique part avec. C’est à vous dégouter du métier.

– Mais tu t’es jamais fait choper ?

– Si une fois. En Allemagne. C’était à Stuttgart, la Mecque des Mercedes, si j’ose dire. On avait une commande pour un SLK 32 AMG bleue marine. Deux semaines de planque. Une petite équipe de trois spécialistes, dont un Allemand qui ne parlait pas un mot de Français. On avait fini par trouver un SLK conforme à ce que le client, riche et pressé, voulait. Notre cible appartenait à un joueur de foot du VfB qui venait de la recevoir en dotation de sponsoring. Il habitait dans la banlieue ; une villa ultra sécurisée entourée de murs de trois mètres.

On se décida donc pour un vol sur le parking du club en plein jour. On devait beaucoup préparer le coup puis agir vite. Notre complice Allemand nous avait trouvé des tenues du club avec le logo Mercedes Benz Bank. Je portais une perruque « nuque longue » pour ressembler le plus possible au propriétaire légitime de l’auto. Je devais l’ouvrir, la faire démarrer et la conduire avec un air détaché, le regard limite bovin, genre footballeur. Mon pote Jean-Luc, paix à son âme, devait distraire le gardien en se faisant passer pour un fan de l’équipe. Malheureusement le gardien parlait un Allemand fortement teinté de Souabe, dont Jean-Luc ignorait jusqu’à l’existence. Il faut savoir qu’à cette époque ce dialecte local était encore très parlé à Stuttgart. Le gardien comprit immédiatement que quelque chose ne tournait pas rond et abaissa la barrière. On a laché le coup ! Le contrat précisait « carrosserie impeccable », et puis de toute façon, j’aimais trop cette caisse pour la massacrer sur une barrière. On a tenté de s’enfuir en courant mais les flics passaient juste à ce moment-là et on s’est retrouvés en cabane.

– Tous les trois ?

– Non. L’Allemand avait déjà quitté les lieux pour nous attendre devant la gare. Il a attendu longtemps. Six mois exactement. On ne rigole pas avec les Mercedes à Stuttgart !

– Et depuis tu t’es jamais fait gauler ?

– Non, une fois c’est déjà trop, même si les prisons allemandes sont plutôt confortables, ça fait tache sur un CV.

– Et ton coup préféré, c’est quoi ?

– Je vais te raconter. C’était en 2004 en Italie. On avait appris qu’un chargement de voitures de collections devaient aller à Immola pour un rassemblement de véhicules historiques. Les mecs ont beau avoir du pognon, ils aiment bien faire de petites économies en groupant le transport. On nous avait dit qu’il y avait trois Porsche 656, deux Jaguar Type E, une verte et une crème cabriolet, une Aston Martin DB 5 et deux Ford GT, dont une qui avait couru au Mans.  On a commencé à filer le camion à la sortie de Nice. Il n’y avait que deux stations-services assez grandes pour ce type de chargement sur le parcours et il fallait forcément qu’il s’arrête pour faire le plein. On avait placé un tracteur dans chacune des stations avec trois gars prêts à agir. Par chance, il s’est arrêté dans la première. Pendant qu’il est allé pisser on a transféré sa remorque sur notre tracteur et on est passé derrière la station pour monter une bâche de transport bulgare pour cacher le chargement. Quand il est sorti, il a tout de suite pigé qu’il allait se retrouver au chômage. On est passé tranquillement devant lui. Il faisait du stop pour partir à la poursuite de sa remorque envolée. On était déjà trois dans la cabine. On n’a pas pu le prendre ! Ce n’était pas son jour de chance. Arrivés à la station suivante on a renouvelé l’opération avec le second tracteur et une nouvelle bâche, croate cette fois. Ni vu, ni connu. On a tout livré à un collectionneur autrichien avant la nuit.

– Et notre X6, tu sais ce qu’elle va devenir ?

– Aucune idée. Peut-être pour des « go fast », mais de toute façon j’veux pas savoir. C’est mon dernier coup. La semaine prochaine je pars rejoindre ma légitime à Mougin. J’ai déjà averti Pedro. Tu le connais, toi, Pedro ?

– Non je ne l’ai jamais vu. Mais dis-moi, Pedro c’est pas son vrai nom ? Hein ?

– J’en sais rien, mais ça m’étonnerait. J’sais même pas si il existe. Mais arrête-toi à la prochaine station, je vais te laisser le volant.

Nos deux comparses s’arrêtent. Passent aux toilettes. Changent de place et repartent. Le chef n’a pas pu voir le petit texto envoyé par son complice pendant qu’il soulageait sa vessie.

Arrivés au péage du Boulou, dernière « barrière » avant la frontière, le passager, un peu assoupi par la conduite molle de son  chauffeur sentit que quelque chose ne se passait pas comme prévu ; au lieu de prendre la file la plus à gauche, la BMW est allée tout à droite. A droite, où les attendaient une bonne dizaine de policiers, gendarmes et autres individus en uniformes et en civil.

– Messieurs, veuillez couper le contact. Vos papiers s’il vous plaît. Non, pas vous capitaine. Oui, vous, là. Vous êtes bien Pedro, n’est-ce pas ? Vous êtes en état d’arrestation. Quant à vous capitaine, félicitations, joli coup. Bravo !

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