Lu par Pierre BIANCO
Pierre Bianco a eu la chance de naître fils d’un grand chanteur d’Opéra, un des tout meilleurs de son époque. Ainsi dès son enfance et, avec plus de clairvoyance, dès son adolescence il a fréquenté de grands artistes, chefs d’orchestre, musiciens. Il a appris le goût du beau et de l’authentique. « Goûts bien en dérive à notre époque de confusion. »
Il choisit le théâtre le trouvant d’un abord plus facile que celui du chant dans sa sublimité, pour se rendre compte au fil des ans qu’un comédien doit se soumettre à la même exigence au texte que le musicien confronté à sa partition. Il a beaucoup joué en France et dans le monde.
Il est devenu aussi un enseignant soucieux de transmettre son vécu, son expérience et certaines de ses certitudes à celles et ceux qui prendront la relève, en les mettant en garde car : « L‘imposture et la médiocrité nous guettent, nous encombrent et risquent de nous étouffer en nous égarant. Il faut garder l’œil clair, l’oreille attentive et le cœur grand ouvert mais l’esprit vif. »
Pierre Bianco au théâtre : Il a fait ses débuts dans les années 60 au Théâtre des Célestins puis consacré sa vie au théâtre. Il a interprété plus de cent rôles principaux du répertoire allant du théâtre classique au théâtre contemporain, tant en France qu’en Belgique comme Dandin, Figaro, Neron, Hector, Marat, Alceste, Don César de Bazan, Sganarelle, Lear, Harpagon. De nombreux metteurs en scène lui ont fait confiance dont Roger Planchon, Raymond Rouleau, Jean Meyer, André Tamiz, Jean-Louis Barrault, Bruno Carlucci, Helfried Foron, Françoise Seigner, Gilles Chavassieux, Jean-Paul Lucet, Françoise Maimome …Pierre Bianco est aussi metteur en scène et a créé des pièces de Obaldia, Yves Navarre, et particulièrement Molière, Cocteau, Montherlant, Brecht, Miller, Tchekov…et surtout PINTER.
Jacques Fabri disait simplement de lui : » Celui-là c’est un solide et c’est un bon ».
Pierre Bianco au cinéma et à la télévision :
Il a participé à une cinquantaine de téléfilms dont une bonne partie à Bruxelles (RTBF) et à France 3 « La Maîtresse du Président » réalisée par Jean-Pierre SINAPI Il a également tourné dans « Un crime », film de jacques Deray avec Alain Delon, « Les Enfants du Marais » de Jean Becker, « Oui Mais ! » d’Yves Lavandier
https://www.unifrance.org/annuaires/personne/383580/pierre-bianco

Le photographe et sa 2 cv (texte)
Etienne avait choisi sa voiture pour son volume parfait ; deux places à l’avant et un espace généreux à l’arrière. La 2 CV Fourgonnette, conçue pour les agriculteurs qui avaient du matériel à transporter, incarnait à ses yeux le véhicule idéal.
Etienne n’était pas agriculteur mais infirmier. Il avait choisi d’exercer son métier d’une façon peu commune. Il effectuait des remplacements durant les six mois d’hiver, sans prendre de congé. Il allait de villes en villes et de cliniques en hôpitaux. A l’époque, à la fin des années 70, les remplacements étaient payés au double du salaire habituel. Un calcul très simple avait convaincu Etienne de gagner un an de salaire en six mois et de vivre le reste de l’année sur ses revenus pour consacrer l’été à sa passion ; la photographie.
La 2 CV fourgonnette présentait un double avantage ; elle pouvait transporter de lourdes charges et offrait un espace adapté aux besoins d’Etienne. Il pouvait dormir dedans avec un minimum d’organisation ; Il suffisait de démonter le siège passager, fixé au sol par quatre vis papillon. Il le posait à l’envers sur l’autre siège le temps que durait son étape. Il disposait ainsi de suffisamment de place pour s’allonger confortablement à l’arrière. Etienne appréciait particulièrement la hauteur de la partie fourgon. Elle lui permettait d’y installer un agrandisseur. Oui, Etienne, avait installé un laboratoire photographique dans sa voiture !
Il conçut un système pour occulter toutes les vitres de sa fourgonnette. C’était parfait pour le labo et pratique pour dormir. L’agrandisseur était fixé juste derrière le siège conducteur sur un astucieux système de glissière pour le placer au centre de la voiture, où il y a la plus grande hauteur. Ainsi il pouvait faire des tirages de trente centimètres sur quarante. Quel que soit le pays où il se trouvait, il fallait trouver une solution pour alimenter son agrandisseur en électricité. Il avait une rallonge de près de cinquante mètres et trouvait toujours une bonne âme pour l’autoriser à la brancher. En échange, il proposait des tirages. C’est comme ça que dans de nombreux pays, il y a des tirages d’Etienne au fond de cartons oubliés, parfois encadrés par l’artisan du coin. Bien peu savent quelle est la valeur actuelle de ces tirages. La cote d’Etienne atteint maintenant des sommets et les premiers tirages, ceux réalisés par lui-même dans sa 2 CV Fourgonnette, valent de l’or.
Car il faut dire que la consommation très modeste de la Citroën, conjuguée avec le temps dont Etienne disposait, lui a permis de voir du pays. Il serait même allé jusqu’en Inde, si une jeune touriste australienne rencontrée en Macédoine ne l’avait pas incité à rester un peu plus longtemps en Europe. Elle était mannequin et leur complicité était tellement criante sur les clichés qu’il faisait d’elle, qu’ils devinrent en quelques mois le couple que tous les magazines s’arrachèrent. Lui derrière son appareil photo et elle dans les tenues les plus élégantes de l’époque. Ils affectionnaient les décors naturels et les lieux historiques. Elle posait sur des vestiges grecs ou romains dans des robes de Dior, de Balmain ou de Courrèges. Sa silhouette parfaite, « à l’antique », mettait en valeur, comme personne avant elle, la modernité des créations des couturiers. La 2 CV Fourgonnette les accompagna longtemps. Katty avait peur en avion. Ils voyageaient donc en voiture, heureux de passer du temps ensemble.
C’est lors d’une séance de prise de vues en Sicile dans les vestiges de la Villa romaine du Casale à Piazza Armerina, plus précisément dans La chambre des « filles en bikinis » que Katty lui dit qu’elle avait rencontré un marin suédois qui proposait de la raccompagner en Australie sur son voilier.
On était déjà début octobre et Etienne avait des engagements en France pour des remplacements dans une clinique privée. Il rentra donc seul, en traversant l’Italie d’une seule traite, en chantant à tue-tête dans sa voiture le tube de Boby Lapointe « Ta Katie t’a quitté »
L’hiver se passa sans grand événement. Etienne était concentré sur son travail. Celui qui lui donnait chaque été une liberté infinie.
Il exerçait son métier d’infirmier avec sérieux et entrain. Sa 2 CV ne lui servait alors que pour se déplacer, mais pour rien au monde il ne voulait la laisser. En hiver, lorsque ses engagements le conduisaient en montagne, il appréciait la tenue de route exceptionnelle sur la neige, tout en pestant contre le dégivrage approximatif du parebrise.
L’été revenu, il reprit la route. Sans Katty, il refusait de prendre des photos de mode et imagina se consacrer à la photographie animalière. Il avait bien travaillé pendant l’hiver et pouvait envisager sérieusement de s’équiper du matériel dont il rêvait pour ce genre de prises de vues. Un très bon grand-angle et un sac à dos confortable ! Oui, il faisait partie de ces quelques photographes qui pensent que la photo animalière à distance s’apparente à la photo volée et il préférait prendre le temps d’habituer les animaux sauvages à sa présence. Il pensait ainsi qu’il prendrait peu de photos, mais des photos exceptionnelles.
Il réussit ainsi à photographier une marmotte et ses petits, pendant plusieurs jours, à quelques dizaines de centimètres de la sortie du terrier où ils avaient passé l’hiver. L’impression que donnait cette photo était extraordinaire ; on n’y voyait pas de plus près ce qu’on aurait pu voir de loin avec des jumelles ou un puissant téléobjectif mais on y partageait une proximité, une intimité qui faisait voir dans cette « famille » de rongeurs, les liens qui unissaient ses membres. Cette série se vendit très bien dans les magazines du monde entier.
Un matin, il retrouva, dans un des nombreux rangements de la 2 CV Fourgonnette, un collier de Katty. Lui qui pensait l’avoir oubliée, réalisa à quel point il tenait à elle. A cette époque, Internet n’existait pas, et les téléphones ne permettaient pas d’appeler facilement au bout du monde. Et puis comment savoir où était Katty plus de six mois après son départ. Il finit par trouver ses coordonnées auprès du rédacteur en chef d’une célèbre revue de mode et réussit à la joindre. Elle était à Londres, pour une séance de prises de vue qui se passait très mal, à cause d’un photographe qui n’avait rien imaginé de mieux que d’essayer de copier les photos d’Etienne.
Pour la rejoindre, il fit un grand voyage en 2 CV. Ils passèrent une semaine merveilleuse, dans la petite chambre aménagée à l’arrière de la voiture. La notoriété de Katty lui permit d’exiger qu’Etienne redevienne son photographe attitré.
Ils firent plusieurs tours du monde, pour des séances de prises de vues, commandées par les plus grands couturiers. Quand Katty en eut assez de poser, elle devint l’assistante d’Etienne. Il se tourna à cette époque vers le paysage et la photo de natures mortes. Inspiré par leur jardin, il ne sortait plus que pour des expositions ou la présentation d’un nouveau livre.
Plus de quarante ans après, Etienne et Katty vivent toujours ensemble dans le sud de la France. Ils n’eurent jamais d’autre voiture que cette 2 CV Fourgonnette. Il n’est d’ailleurs pas rare de voir l’un ou l’autre la conduire, pour aller au marché ou rendre visite à leur fille, infirmière dans la ville voisine.



